22 ans — Réplique

Ce non-livre, lorsqu’il ne fut alors qu’a l’état de projet entendait tiré force essentiellement du processus de production.

Avant de parvenir à un champ des possibles aussi décomplexé, il fut de «rigueur» de se distancer de tout ressentiment délétère, car primaire quant à la thématique, nous le verrons quasi-autobiographique, si on en croit l’apparent pessimisme qui s’immisce, dans cet objet. Si il est un élément auquel le lecteur ne pourra que s’attacher, perdu dans le fil chaotiques des linéament d’un récit qui, quand il ne brille pas par son silence, reste sujet à une multitude d’interpretation, ce serait ici la photographie. Elle est ici reine.

Cette photographie qu’elle est-elle ? Ou plutôt précisons la question en d’autres termes. Qui les a capturé ? Je, en tant qu’éditeur de ce non-livre ne peut que volontairement taire toute réponse précise à ces interrogations. Disons que ces photographies font parties d’un patrimoine familial faconné par père, grand père et arrière-grand père paternel (le patriarquat dans tout sa splendeur).

Ce procédé d’abstraction de l’archive se fait donc au travers de la rétention, de l’oubli de l’information. L’effacement des différences temporelles, différence qui dans bien des cas ne sont qu’indiciel, ne renvoyant à une époque seulement par la qualité des techniques photographiques, permet donc de déchoir l’image de son statut de document objectif et paradoxalement mythique, pour l’inscrire, au travers de multiple récits dans un implacable présent, celui de l’énonciation.

Ainsi, voguant de page en page, le lecteur, nous l’espérons, ne peut que douter, ou du moins adopter une vue critique sur la véracité du liens imposé entre le texte et l’image.Doute s’il en demeuré jusque ici timide, favorisé par le dispositif destructif de captation de ces images. D’abord digitalisé puis réimprimé à l’aide d’une HP Laserjet 5P de 1993 afin d’appauvrir les trop évidentes diversités de grain photographiques sous une trame commune. Par-delà le recours irrationnel, car excessif à la Low Technologie, l’action d’altération de l’information fut pensé comme une nécessité à la création d’un dispositif narratif tant intimes qu’hypothétiquement illusoire.

Prétendre livrer un contenu auto-biographique tout en avouant le mensonge hypothétique. Le paradoxe, peut sembler gros, imposant voir décrédibilisait. Toutefois et il s’agit ici d’un constat rétrospectif, cette stratégie est sans doute intimement liée à la délicatesse du sujet abordée, ou comment, à mot couvert, camoufler un tumulte de vraisemblance sous la possibilité d’un mensonge. Quand bien même, le mensonge serait ici la manifestation d’une pudeur pernicieuse, n’annoncerait-il rien d’autre que la déroute et la dissimulation ? Le faux est écho d’outre-tombe, tant vecteur d’un désir muselé que d’un souvenir affecté, imparfait. De même que les souvenirs photographiques se mélangent dans un même sac, écriture véridique et fausse se côtoient et se nourrissent. Sans pouvoir être discerner, l’un de l’autre, le faux, sans pour autant le nié, nourri l’enchainement des souvenirs authentiques pour façonner une entité narrative nouvelle, inscrite en grande partie dans l’interpretation du lecteur.

22 ans ou deux voyages menés en parallèle le temps d’un non-livre. Si ces deux voyages s’inscrivent chacun personnelement dans une époque apparemment bien particulière, il serait vain de chercher dans cette comparaison un quelconque chocs des générations, bien au contraire. Rappellons-le, en convoquant un contenu photographique temporellement dispersé et en niant cette qualité cognitive, le non-livre appelait à une abolition de la perception spectaculaire du temps. La question de l’époque passe donc rapidement à la trappe pour se concentrer sur les fait, comme seul point de départ. L’auteur et son père, débutant leurs voyages à 22 ans. Moment de convergence parfaite, ou tout ce qui s’ensuit n’est alors que liberté, (du moins en apparence) sous-tendant divergence passée ou à venir. Deux existences, narrées suivant deux points de vue.

En ce sens, les pages consacrées au père sont criantes de mutisme. Nous voilà confrontées à une problématique majeur survenu lors de la rédaction de ces voyages. Comment, par delà le lien de filiation et compte tenu des limites de l’inter-subjectivité, dévoiler un regard rétrospectif sur la destiné paternel, alors même que celle ci s’est mû, dans ses moments les plus décisifs dans les instants précédents la naissance de l’auteur. Comment donner à lire le déroulement de la vie de l’autre quand le sujet est si étranger à soi. Clairement, dans de pareilles conditions, l’objectivité, ne pourrait que faire défaut. À cet échec en devenir, se substitue alors une question nouvelle.

Pourquoi communiquer sur l’existence de l’autre ? Pourquoi lui confisquer la parole dans ce non-ouvrage ? Et pourquoi la former à sa place ?

Disons le tout de suite, le voyage paternel, tel qu’il est donné à contempler est aussi pessimiste que tranché. Par refus d’une fiction romancé et assumé en tant que tel, la figure du père ne se pare d’aucun mot, d’aucune légende. Ainsi, le premier des deux voyages sur lequel s’ouvre le livre est un brûlot plus à même d’éclairer sur le caractère et les jugements du fils. Le premier voyage, évoluant dans une obscurité totale est prétexte à asseoir les fondations du second. Hommage empoisonné, si on songe et nous y reviendrons, qu’au cour de ce second voyage, aucune occurrence ne réfère au paternel. Page, après page oubliée, mais pourtant tellement présent, de part la structure même du non-objet, e motif du père, tantôt fantômatique tantôt malencontreusement hors champ, sa silhouette ne beneficie, sur les quelques acres de papier du non-livre, d’aucune Agora. Ce motif éteint, c’est tout le décor, le contexte et la situation environnant la figure du père qui s’efface, ton sur ton, Encre noir sur papier noir.Il conviendra de clarifier alors une interrogation légitime.

Le destin du fils tel qu’il nous sera présenté est-il un pur ressentiment calquant son existence sur l’exact opposé du père où celui-ci daigne-t-il proposer et construire une vision de l’existence alternative, autonome ?

Convenons d’en douter… Cela étant dit, prenons toutefois le temps de nous pencher sur le deuxième voyage, celui du fils, où le «Je» semble enfin être offert avec authenticité. Ce voyage, se déroule page, après page, instant après l’instant. Si l’enchaînement des non-pages induit une évidente narration, il est toutefois intéressant de remarquer que le lecteur, par paresse ou part conviction, peux s’attarder sur une seule composition, un seul texte et tenter de le faire résonner, avec une égale intensité à ce dont ces artifices graphique se réfère, dans un long et sensible présent libre de tout impératif. À quoi bon tourner la page…

Nous avons vu que la pudeur est pour beaucoup dans la composition de ce non-livre, il n’est ici pas surprenant que celle-ci fut une nouvelle fois convoquée pour brandir l’ambiguïté, le second degré, la perte de repère en arme contre l’évidence. Ces procédé, bien qu’irritant ont pour eux la force de retenir et de fideliser le regard du lecteur le plus sincère et le plus courageux, afin d’obtenir une réponse satisfaisante quand au motivation première qui ont vu ce non-propos émerger. Question aussi énigmatique, qu’elle nous convoque, dans ces lignes même, non-lecteur et auteur distancié afin d’éluder et d’inscrir dans le temps de l’archive les quelques clés qui ont hier façonnée ce projet.

Si par ailleurs, le lecteur perdu dans l’obscurité de certains passages entend atteindre une clarté par l’appréciation générale du non-récit, il découvrira l’inscription de ce voyage intimement lié au cycle circadien. Le voyage se refermant sur un crépuscule avant de nous livrer en guise d’épilogue un propos testamentaire sur la philosophie et le contexte de rédaction.

Car obscurité, il en sera toujours question dans les toutes dernières pages du non-objet. Plongeon dans noir maculé et répondant d’un râle étouffé aux premières pages du père. Pessimiste, la boucle est bouclé…Toute négativité, et destinée tragique mise à part, que reste-t-il de 22 ans. Que reste-t-il à sauver ? La réponse est trouver, dans l’impression du second voyage. Dans un vocabulaire qu’exacerbe, un chant des mots d’une sensibilité outrancière. Naïveté à fleur de peau voilant sans peine l’austère terre sans âmes des joies filiales. Dernier vestige du monde des promenades où l’élégance s’est depuis donnée peine d’être sans un moindre râle ensevelie. Le voyage entreprit est donc pure démarcation, pure broderie solitaire et sans filet, délaissant désormais l’héritage du père, délaissant désormais l’oeuvre nauséabonde de plus de vingt années d’idiotie aveugle. Plus qu’un chemin de croix, reniant les fers paternels, cette épopée est un voyage créateur, un présent où lecteurs et auteurs sont invitées à jouir de l’éphémère du corps, par l’immersion narrative tout autant que par l’abrute rencontre avec le non-objet.

La multiplication des situations d’expériences éphémères s’achèvera dans la reliure du non-objet, ou sa mise en matière ultime. Flexible, le non-objet ne saurait être figé, fixé, objectivé dans les carcans formels du livre. Expérience éphémère, mais ne cédant pas aux caprices de l’immédiateté, il est impossible de le feuilleter le non-livre, tout lecteur est alors invité à l’effeuiller, page après page, afin de s’imprégner de ces deux noires journées.

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(mais alors le simple fait d’agencer diverse photographie dans un certain ordre, relevé de la narration, des associations d’affect et donc de la fiction), on ne peut s’empecher de se demander la part qu’a pris le jugement personnel du fils dans cette évocation tenue de la vie du père.